Le 20 septembre 2021, le Président de la République déclarait solennellement : « Aux combattants, je veux dire notre reconnaissance ; nous n’oublierons pas. Je demande pardon. » Ces mots, suivis de la loi du 23 février 2022 reconnaissant l’« abandon » des Harkis, grâce notamment au travail et à la persévérance de l’association AJIR et de son président, marquent une rupture dans soixante ans de silence d’État.
Ce geste législatif interroge : s’agit-il d’un acte de parrêsia — ce concept antique désignant une parole de vérité courageuse et sans détour ou d’une reconnaissance calculée, bridée par les impératifs de la raison d’État ?
I. L’éveil de la Parrêsia : De l’amnésie à la reconnaissance de l’abandon
- L’amnésie législative : un silence d’État
Pendant des décennies, la France a pratiqué une forme d’« amnésie législative ». Officiellement désignés comme de simples « rapatriés », le statut de soldats engagés des Harkis, puis leur abandon après 1962, ont été niés. Cette omission permettait à l’État d’éluder sa responsabilité juridique et morale.
- Le courage de nommer : la loi de 2022 comme acte de vérité
La loi du 23 février 2022 brise ce tabou en inscrivant le mot « abandon » dans le marbre législatif.
Article 1er : « La Nation reconnaît les conditions indignes dans lesquelles les Harkis et les membres de leur famille ont été accueillis sur le territoire français après 1962, et l’abandon dont ils ont été victimes. »
C’est un acte de parrêsia : l’État admet enfin sa défaillance, au risque d’ébranler le récit d’une République exemplaire.
II. Une Parrêsia incomplète : La vérité filtrée par le droit
- La vérité comptable : reconnaître sans réparer intégralement
Si la loi est historique, elle reste prudente. L’indemnisation prévue est strictement limitée au préjudice lié au séjour dans les structures fermées (camps et hameaux de forestage). En privilégiant la notion de « solidarité » ou de « responsabilité » limitée plutôt que de « faute lourde », l’État contrôle l’impact financier de sa parole.
- Une reconnaissance fragmentée : la logique des listes
La parrêsia suppose de « tout dire ». Or, la loi actuelle exclut encore de nombreuses familles :
– Celles n’ayant pas séjourné dans les structures listées par décret.
– Les Harkis restés en Algérie ou passés par des structures non reconnues.
Le décret de mars 2025, bien qu’étendant la liste à des lieux comme Bias ou Saint-Maurice l’Ardoise, maintient une hiérarchie entre les victimes, laissant une bonne partie des familles de côté selon les associations (environ 30 %).
- Le rôle de la CNIH : une instance entre deux feux
La mise en place de la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation pour les Harkis (CNIH) illustre cette tension. Si elle permet d’individualiser l’écoute, elle reste l’outil d’une vérité encadrée par des budgets prédéfinis, transformant parfois l’acte de justice en exercice de gestion administrative.
III. Le dépassement de la Loi : Vers une justice historique
- L’arbitrage du juge : une vérité forcée
Quand le législateur hésite, le juge s’impose comme le parrésiaste de dernier recours. Les condamnations de la France par la CEDH (notamment en 2024 pour le camp de Bias) obligent l’État à faire évoluer ses listes et ses critères de réparation.
- La mémoire comme prolongement de la vérité
Pour que la parrêsia soit totale, la loi ne suffit pas. Elle doit s’accompagner :
D’une ouverture complète des archives sans entraves administratives.
D’une intégration sans filtre du drame harki dans les programmes scolaires.
D’une reconnaissance qui ne soit plus tributaire des équilibres diplomatiques.
- Vers une réparation intégrale
La loi de 2022 est une étape majeure, marquant le passage d’un silence coupable à une vérité de compromis. Mais pour que la mémoire soit apaisée, la vérité ne doit plus être une concession budgétaire, mais une exigence morale. Comme le suggère la philosophie de Foucault, la vérité ne peut être pleinement dite que dans un espace de totale liberté, loin des calculs de la raison d’État.
Le chemin vers une justice réelle ne fait que commencer. La parrêsia n’est pas un aboutissement, mais un processus exigeant le courage de regarder l’histoire en face, sans détour ni calcul.

FL/AJIR























