de Khalid LOUGUID

Il y a, chaque année, une nuit où la terre retient son souffle.

Une nuit plus ancienne que les calendriers, plus fidèle que les horloges.

Cette nuit-là s’appelle Yennayer.

Ce n’est pas un chiffre qui bascule.

C’est le temps qui s’incline.

Dans les montagnes, dans les plaines, au cœur des villages et jusque dans les villes qui ont cru l’oublier, quelque chose se lève. Un feu discret. Un chant ancien. Une mémoire qui revient sans frapper.

Je viens d’un peuple qui commence l’année en regardant la terre.

Un peuple qui honore la semence avant la récolte, l’effort avant l’abondance, la patience avant la promesse.

Un peuple qui sait que rien ne naît sans silence, sans hiver, sans attente.

À Yennayer, on ne crie pas des vœux.

On partage.

On se rassemble.

On écoute les anciens.

On dresse la table comme on prépare l’avenir : avec gravité et douceur.

Alors les chants montent.

L’ahidous traverse les montagnes.

Les corps se font cercle — toujours le cercle — parce que personne n’est au-dessus, personne n’est en dehors. Les pas frappent la terre pour ne pas oublier. Les voix se répondent pour que nul ne reste seul.

L’ahidous n’est pas une danse.

C’est un battement.

Un cœur collectif.

Un cœur ancien qui refuse de mourir.

La langue amazighe circule dans l’air comme une prière sans dogme. Elle dit la pluie et la pierre, l’exil et la joie simple. Elle rappelle ce que tant d’autres langues ont perdu : que vivre est fragile, que durer est courageux, que transmettre est sacré.

À chaque Yennayer, mon peuple ne commémore pas.

Il recommence. Qu’il soit Musulman, Juif, Chrétien, agnostique… nous sommes tous Amazighs. Tous dans le même cercle.

Il recommence à croire que la terre nourrit encore.

Il recommence à croire que chanter ensemble peut réparer ce qui se brise.

Il recommence à croire que l’humain vaut plus que ce qu’il possède.

À celles et ceux qui ne sont pas amazighs, je ne demande rien.

Je n’explique rien. Tendez l’oreille.

Écoutez ces chants qui parcourent le Maroc et l’Afrique du Nord.

Écoutez un peuple qui n’a jamais cessé d’aimer la vie, même quand elle était rude.

Écoutez ce Nouvel An qui ne commence pas par un compte à rebours, mais par une gratitude silencieuse.

Car tant que Yennayer revient, tant que l’ahidous rassemble, tant qu’une langue ancienne murmure encore à l’oreille du monde, ce monde n’est pas fini.

Il respire encore. Et nous avec lui.

Assegwas Ameggaz.